Selon N. Sarkozy: "les taux d’intérêt de la France pour sa dette son historiquement bas" – VRAI ou FAUX?


Après quelques semaines d’accalmie, le spectre d’une nouvelle crise de la dette est venu inquiéter les marchés financiers. En cause, l’Espagne qui a annoncé le 5 avril ne pas pouvoir réduire son déficit à moins de 6,3 %, contre 5,3 % attendu, et lancé de manière précipitée un effort supplémentaire d’économies de 27 milliards d’euros. Le lendemain, les taux d’intérêt de sa dette à 10 ans ont grimpé, et l’éventualité d’une propagation à l’Italie, puis la France est redevenu d’actualité. Depuis Nicolas Sarkozy a utilisé à plusieurs reprises cet exemple pour défendre son bilan face à la crise financière et alerter les électeurs des risques qui, selon lui, menaceraient la France en cas de victoire de la Gauche. Un de ses arguments est que, grâce à ses réformes, les taux d’intérêt auxquels notre pays s’endette seraient historiquement bas. VRAI ou FAUX?

LES MOTS

Invité de France Info le 11 avril 2012, N. Sarkozy a déclaré que sans les mesures qu’il a prises face à la crise, nous serions dans la situation de la Grèce ou de l’Espagne:

"J’ai voulu tout faire pour protéger les Français de la crise […] Je dis simplement aux Français : vous avez une décision historique […] est-ce que ce qui se passe aujourd’hui en Grèce et en Espagne pourrait se passer en France ? Et si nous n’avions pas mis en oeuvre les réformes que nous avons mises en oeuvre […] est-ce qu’on ne serait pas dans la même situation?"

Selon lui, grâce à son action, la crise financière est derrière nous. Interrogé sur le risque de voir les taux d’intérêts de la dette augmenter après l’élection, il a en revanche mis en garde contre tout changement de ligne politique:

"Si on recommence à embaucher des fonctionnaires, on recommence à dépenser, on remet en cause la réforme des retraites […] c’est pas un risque, c’est une certitude qu’on déclenchera une crise de confiance massive. La France doit emprunter chaque année 42 milliards d’euros pour payer les intérêts de la dette. Aujourd’hui nous empruntons cet argent à moins de 3%, c’est un taux historiquement bas. Si nous ne respections pas la ligne de réduction de nos déficits et de notre endettement, à la minute, les taux d’intérêt vont monter […] en 1981, il a fallu 2 ans pour faire le tournant de la rigueur, là il faudrait 2 jours."

(voir la vidéo à partir de 04:02)

Il a par ailleurs utilisé le même argumentaire lors de la présentation de son programme le 5 avril, lors d’un meeting à Saint-Raphaël le 7, dans un interview parue dans le JDD le même jour, ou dans l’émission "Des paroles et des actes" sur France 2 le 12.

LES FAITS

Selon la dernière publication de l’INSEE, la dette des administrations publiques de la France est repartie à la hausse au 4ème trimestre de 2011 pour atteindre 1717,3 milliards d’euros, soit 85,8% du PIB. En 2012, la charge de la dette devrait représenter 48,8 milliards d’euros (dont 47,9 au titre de la dette négociable) selon les estimations du Gouvernement, c’est-à-dire 2 milliards de plus qu’en 2011. Elle représente 16,5% du budget de la Nation, soit le 2ème poste budgétaire après l’Education Nationale. Comme la plupart des pays, la France finance sa dette sur les marchés financiers. Sous la présidence de Georges Pompidou, une loi votée en 1973 a en effet rendu ce mode de financement obligatoire en interdisant au Trésor public d’emprunter directement à la Banque de France. Abrogée lors de la ratification du Traité de Maastricht, ce système s’est néanmoins pérennisé puisque la Banque centrale européenne (BCE) ne peut prêter aux Etats. Fin 2011, 65,4 % des titres négociables de la dette française étaient détenus par des non-résidents.

Les taux d’intérêt de la France pour sa dette sont en baisse depuis 2007

Comme l’explique le site officiel de l’Agence France Trésor (AFT), une série de réformes ont été engagées depuis 1985 visant à rationaliser la composition de la dette de l’État en trois catégories de titres standardisés. Ils se distinguent par leur maturité à l’émission, c’est-à-dire la durée de l’emprunt : les OAT (7 à 50 ans), les BTAN (2 à 5 ans) et les BTF (inférieure à 1 an). Les obligations assimilables du Trésor (OAT), qui sont donc le support de l’endettement à long terme ont généralement un taux d’intérêt fixe, mais le Trésor a également créé un titre à taux variable, l’OAT TEC 10. Ces derniers font l’objet de spéculation, servent de référence pour les comparaisons internationales, et dépendent donc de la confiance des marchés.

Si on regarde l’évolution de son taux d’intérêt depuis 1996, on constate que l’affirmation de N. Sarkozy est vraie : il est historiquement bas. Alors qu’il était supérieur à 6% en 1996, l’indice TEC 10 a progressivement diminué années après années. Entre le 16 mai 2007 et le 11 avril 2012, il est passé de 4,34% à 2,98 % le 11 avril 2012, son niveau le plus bas étant 2,45% le 12 septembre 2011 (Source: AFT).

Source: Agence France Trésor

L’évolution des taux d’emprunt de la France comparée aux autres pays

Pour autant, cette évolution est-elle à mettre au crédit de l’action du Gouvernement depuis 5 ans, comme l’affirme l’actuel Chef de l’Etat ? En réalité, sur la même période tous les pays occidentaux ont connu une évolution similaire de leur taux d’emprunt à long terme jusqu’en 2008. Ce n’est que depuis le début de la crise de la dette, qu’on observe des variations selon les Etats et la confiance que leur accordent les marchés. Le site gecodia.fr propose une infographie qui l’illustre en prenant comme source la BCE.

Evolution des taux d'emprunt à 10 ans - Source: gecodia.fr / BCE

Le candidat de l’UMP compare toujours la France à ceux qui s’en sortent moins bien qu’elle, comme l’Espagne ou la Grèce qui ont respectivement vu leur taux d’intérêt augmenter à environ 5% et 23% fin mars 2012. La France ayant le 5ème PIB au monde, une comparaison avec les plus grandes puissances économiques paraît pourtant légitime. On constate alors un décrochage des taux de la France depuis octobre 2011 avec les Etats-Unis, l’Allemagne, le Japon et le Royaume-Uni (comme le montre ce graphique du site gecodia.fr). Plusieurs observateurs considéraient à l’époque que les marchés avaient d’une certaine manière anticipé la future perte du triple A de notre pays.

Evolution des taux d'obligations à 10 ans de l'Allemagne, des Etats-Unis, du Royaume-Uni, du Japon et de la France - Source: gecodia.fr / BCE / Bloomberg

Au sein de l’Europe, alors que tous les Etats empruntaient quasiment au même taux avant la crise, on observe désormais des différences marquées. L’AFT a créé une mesure fine du "spread," à savoir l’écart des conditions de financement des différents pays sur l’ensemble des durées d’emprunt. Leur infographie montre que les taux d’emprunt de la France évoluent mieux que dans d’autres grands pays européens, mais moins bien qu’en Allemagne et aux Pays-Bas, avec qui le "spread" n’a jamais été aussi important.

Evolution des spreads entre les différents pays de la zone euro sur l'ensemble des maturités d'emprunt - Source: Agence France Trésor

D’après les derniers chiffres publiés sur le site de la BCE, en plus de l’Allemagne et des Pays-Bas, 6 autres pays avaient un taux d’intérêt à 10 ans plus bas que la France fin février 2012. En revanche, l’Espagne (4,98%), l’Italie (5,55), l’Ireland (7,02) et, bien sûr, la Grèce (29,24%) s’endettent à des taux moins favorables.

Source: Banque Centrale Européenne

En terme de dynamique depuis 1 an, 12 pays ont connu une baisse plus importante de leur taux d’intérêt que la France. Les réformes mises en œuvre par le Gouvernement depuis 5 ans lui ont certes permis d’éviter la situation que connaît la Grèce, ou dans une moindre mesure l’Espagne, mais depuis octobre 2011 la France est loin d’occuper une place de leader au sein des pays européens.

Source: Banque Centrale Européenne


 

Y a-t-il un risque de voir les taux d’intérêt grimper au lendemain de l’élection présidentielle?

Nicolas Sarkozy met en garde contre le risque de voir les taux d’intérêt s’envoler en deux jours si, en somme, il n’était pas réélu. Deux éléments doivent cependant nuancer ses propos. Premièrement, il semble peu probable que ce risque intervienne si rapidement en cas d’élection de F. Bayrou ou F. Hollande qui proposent un plan de réduction des déficits respectant scrupuleusement les engagements européens (3% en 2013, puis 0% en fin de mandat). Gageons que les marchés leur laisseront au moins le temps de présenter leur loi de programmation des finances au Parlement. Les autres candidats pourraient potentiellement inquiéter d’avantage car ils ne chiffrent pas leur programme et s’opposent plus au système, mais tous promettent d’équilibrer les comptes de la Nation. Pour le gouverneur de la Banque de France, les marchés ont besoin de "clarté" et de "constance dans les trajectoires." Si le futur Président fixe un objectif de réduction des déficits, "il n’y a pas de raison, à ce titre, que la France fasse l’objet d’une défiance particulière des marchés." Deuxièmement, s’il n’est pas sans risque de perdre la confiance des marchés, les conséquences d’un relèvement des taux d’intérêt ne sont pas immédiates. Comme le rappelle la Commission des Finances du Sénat, "l’impact d’une variation des taux de marché sur la charge budgétaire de la dette à moyen et long termes n’est totalement constitué que l’année suivant l’émission." Cette variation ne joue d’ailleurs que pour la ligne créée, sachant également que la plupart des emprunts ont un taux fixe.

 

VERDICT: VRAI mais…

Nicolas Sarkozy a raison lorsqu’il affirme que les taux d’intérêt de la dette de la France sont historiquement bas. Nul ne peut par ailleurs contester que nous ne connaissons pas la même situation que la Grèce ou l’Espagne. Cependant, il utilise ici deux techniques oratoires classiques pour créer l’adhésion à son propos et masquer une partie de la réalité. D’une part, en posant des questions à son auditeur auxquelles il est difficile de ne pas dire "oui," il apporte ensuite des réponses qu’il présente comme unique solution, quand bien même elles sont parfois discutables. D’autre part, il use de la peur en annonçant un scénario catastrophe qui appelle à prendre refuge sous la protection qu’il entend garantir. La réalité derrière ses propos est que, certes il a suffisamment bien conduit le pays depuis 5 ans pour lui éviter une hausse de ses taux d’intérêt, de même que ses conséquences, mais à force de nous parler seulement du pire, on en oublierait presque qu’il y a aussi d’autres pays qui ont mieux résisté à la crise que la France. Notre dette publique est plus élevée que celle de l’Espagne, et depuis octobre 2011 l’écart entre nos taux d’intérêt et ceux de l’Allemagne, des Pays-Bas ou du Royaume-Uni n’a jamais été aussi important, ce qui signifie que nous avons quitté le "peloton de tête." Depuis un an, 12 pays ont connu une meilleure évolution que la nôtre en terme de confiance vis-à-vis des marchés, et contrairement à la France, 9 pays conservent la note maximale en Europe dans les 3 agences de notation. Enfin, le prochain Président, quel qu’il soit, n’aura d’autre choix que de rétablir l’équilibre budgétaire, mais il n’est pas si certain qu’il n’aura que deux jours pour convaincre les marchés financiers.

A lire sur le site:

LES PROPOSITIONS des candidats pour réduire la dette publique:

>> Comparer les programmes:

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