Mercredi 22 février 2012, Nicolas Sarkozy a profité de son interview au journal de 20h de France 2 pour annoncer ses propositions pour l’emploi mais aussi critiquer son principal concurrent, François Hollande. Reprochant au Parti Socialiste (PS) de s’être abstenu à l’Assemblée Nationale lors du vote sur le Mécanisme Européen de Stabilité (MES), il a argumenté en réinventant son passé. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois…
LES MOTS
"Il m’est arrivé de voter des textes de François Mitterrand sur l’acte unique, sur la monnaie unique…"
>> voir la vidéo (à partir de 20:27)
Le contexte? Le groupe socialiste a choisi de s’abstenir à l’Assemblée Nationale lors du vote sur le MES car un des articles du texte de loi le relie directement au traité de discipline budgétaire voulu par N. Sarkozy et A. Merkel. Bien qu’une majorité de députés étaient en faveur du principe de ce MES, ils ne voulaient pas soutenir les mesures d’austérité du traité que F. Hollande désapprouve. Nicolas Sarkozy critique donc cette position car il estime "qu’il y a des sujets qui doivent transcender l’intérêt général" et déplore "que même l’Europe devient quelque chose où il ne s’engage pas parce que c’est (lui) qui propose." Et c’est pour démontrer qu’il a déjà fait preuve de solidarité nationale qu’il affirme avoir voté en faveur de deux textes sur l’Europe sous la Présidence de M. Mitterrand.
LES FAITS
Comme l’a d’ailleurs révélé le JDD.fr, N. Sarkozy n’a jamais voté pour les textes auxquels il fait référence. L’acte unique européen, qui mettait en place les premières règles du marché unique, a été adopté par l’Assemblée Nationale le 20 novembre 1986. Il n’est donc pas possible qu’il ait voté ce jour-là puisqu’il était Maire de Neuilly et n’est devenu député qu’en 1988.
Concernant la monnaie unique, N. Sarkozy fait sans doute référence au Traité de Maastricht qui a été adopté par le Parlement réuni en Congrès le 23 juin 1992. En tant que député des Hauts-de-Seine il avait bien la possibilité de voter en faveur d’un texte soutenu par le Président socialiste. Cependant, le procès verbal de la séance montre qu’il n’a "pas pris part au vote." En regardant les archives de l’Assemblée Nationale, on observe qu’à chacune des étapes de son adoption N. Sarkozy a soit voté en faveur d’amendements modifiant le Traité, soit préféré s’abstenir. Il est toutefois vrai qu’il a fait campagne pour le "oui" lors au référendum de Maastricht, tout en restant critique comme le montre cette vidéo.
Le prétendu vote en faveur de la retraite à 60 ans
Ce n’est pas la première fois qu’il invente un vote pour servir des arguments de circonstance. Alors qu’on l’entend actuellement blâmer la retraite à 60 ans, il n’a pas toujours eu le même discours. Lors d’un débat avec D. Strauss-Kahn datant de 1993 (>> voir la vidéo retrouvée par Libération.fr), il affirmait que sont parti, le RPR, n’avait "pas l’intention, bien sûr, de remettre en cause la retraite à 60 ans" (3:54), et avait ajouté: "J’ai voté pour le RMI et pour la retraite à 60 ans, que les choses sont claires" (5:54). Cette affirmation est fausse parce que d’une part l’abaissement de l’âge légal n’a pas fait l’objet d’un vote mais d’une ordonnance et que d’autre part elle a été adoptée le 26 mars 1982, date à laquelle N. Sarkozy n’était pas encore député.
Les souvenirs imaginaires de la chute du mur de Berlin
A l’occasion des 20 ans de la chute du mur de Berlin, M. Sarkozy a une nouvelle fois fait preuve d’un certaine capacité à réécrire son passé. En effet, il a publié sur sa page Facebook une photo accompagnée d’un message affirmant qu’il était sur place le 9 novembre 1989 au moment de l’évènement historique en compagnie d’Alain Juppé. Il aurait ainsi eu des informations le matin même qui semblaient "annoncer du changement dans la capitale divisée de l’Allemagne." Dans son récit, il affirme par ailleurs être "passé du côté est de la ville" et avoir "pu donner quelques coups de pioche" dans le mur.
Comme l’a notamment démontré le blog des décodeurs sur lemonde.fr, ce souvenir est tout simplement inventé. Il s’est bien rendu à Berlin mais seulement le 16 novembre comme le montre une dépêche AFP, un article du Figaro, et une vidéo de TF1. De plus, pour de nombreux observateurs il serait très étonnant qu’il ait pu passer facilement du côté est le soir même de la chute du mur. Enfin, cela serait incohérent avec deux livres d’A. Juppé (Le Joker et La tentation de Venise) qui relatent des faits similaires en les datant du 16 novembre.
VERDICT
Nicolas Sarkozy a donc réinventé son passé dans le but de mieux convaincre que l’attitude de F. Hollande vis-à-vis de l’Europe est critiquable. En tout état de cause, il n’a donc pas pris "ses responsabilités" sur ces deux votes et n’a pas fait preuve du "minimum de courage" qui ferait défaut, selon lui, à son principal concurrent. Ces exemples parmi d’autres montrent que ce n’est d’ailleurs pas la première fois qu’il se permet de changer les faits. Les propositions qu’il défend ne sont bien sûr pas remises en cause, mais cela reste malencontreux pour la crédibilité de celui qui se présente comme le candidat de la vérité. Lors de l’annonce de sa candidature à sa réélection, il a effectivement déclaré: "je me présente devant eux, comme je l’ai toujours fait : en vérité. Quelle campagne je vais faire ? Je vais essayer de dire la vérité."
A lire également:
- Les propositions de N. Sarkozy pour l’emploi présentées sur son site de campagne
- Les mêmes propositions expliquées par Le Figaro, Le Monde, Libération, La Croix et La Tribune.
- Fin de la prime pour l’emploi: les gagnants et les perdants, article paru le 23/02/12 dans l’Expansion
- Les raisons de l’abstention du groupe socialiste sur le MES expliquées par leur Président, J-M Ayrault
- Mécanisme européen de stabilité : le face-à-face de deux députés PS, interview parue le 21/02/12 dans Le Monde
- François Fillon critique l’abstention du PS sur le MES, article paru le 21/02/12 dans Le Point
