M. Le Pen présente un chiffrage contestable de son projet présidentiel


M. Le Pen à Lille le 5 mars 2011 - Source: AFP/PHILIPPE HUGUEN

A 101 jours du 1er tour de l’élection présidentielle 2012, M. Le Pen, candidate du Front National (FN), a présenté un chiffrage détaillé de son projet. Cet exercice aurait pu apporter de la crédibilité à ses propositions seulement si les chiffres avancés reposaient sur une estimation sérieuse. Or, pour la plupart, ils n’ont pas fondement, soit par simple déformation partisane soit parce que les conséquences de certaines mesures sont incalculables.

Nous aurons l’occasion au cours de cette campagne décrypter plus en détail ses propositions (de la même manière que nous le ferons pour les autres candidats), mais commençons par les principaux chiffres avancés par la présidente du FN lors de sa conférence de presse du 12 janvier 2012 (vidéo ci-dessous).

  • Justice

La candidate affirme que "notre justice est dans un état lamentable, sous financée par rapport à nos voisins européens" et "revendique" en faire une "priorité politique". En effet, la France consacre un budget pour la Justice bien inférieur à ses voisins (elle est classée 37e sur 43 en Europe comme l’explique cet article sur ce site). Cependant, "revaloriser" le budget de 8,5 milliards d’euros sur 5 ans reviendrait à augmenter le budget actuel d’1,7 milliards par an soit 23% d’augmentation (7,42 milliards son prévus dans la loi de finances pour 2O12). Il ne s’agit donc pas d’un effort massif "inédit" en faveur de la justice, puisqu’à titre de comparaison, son budget en France a augmenté de 18,6% depuis 5 ans et de 33% entre 2002 et 2007, et qu’en moyenne dans l’ensemble des pays européens, il augmente de 27,7% tous les 2 ans (source: CEPEJ)

Selon elle, "il manque 40 000 places de prison": c’est FAUX si l’on regarde les derniers chiffres de l’administration pénitentiaire. Au 1er décembre 2011, il y avait 65 262 détenus pour 57 255 places de prison, soit 8 000 places manquantes. Sachant qu’il s’agit du nombre record de détenus en France sous la Ve république (source: administration pénitentiaire), soit le chiffre avancé par M. Le Pen ne repose sur aucun fondement, soit elle sous-entend qu’elle aura besoin de 40 000 places supplémentaires pour un politique plus répressive.

  • Sécurité

Elle déplore ensuite 3000 policiers et gendarmes en moins chaque année depuis 2007. C’est FAUX bien que ce nombre soit effectivement en baisse. Selon les rapports du Sénat pour les projet de loi de finances, les effectifs de la police nationale sont passés de 149 818 équivalent temps plein travaillés (ETPT) en 2007 à 143 714  en 2012 et ceux de la gendarmerie de 102 101 ETPT en 2007 à 95 883 en 2012. Au total, on dénombre 12 322 ETPT en moins soit en moyenne depuis 2007 environ 2464 policiers et gendarmes en moins chaque année (hors transfert de charge). La différence n’est pas énorme, mais on peut se demander pourquoi elle ne dit pas tout simplement le chiffre de 2500, qui aurait le mérite d’être plus sérieux.

Par ailleurs, elle déclare que "le rapport Bichot avait chiffré en 2009 le coût de l’insécurité à 115 milliards d’euros par an". Le chiffre est VRAI (sauf pour l’année), mais la démonstration qui suit dans son discours semble plus incantatoire que basée sur une réalité: "Je compte grâce aux réformes volontaristes que je mettrai en œuvre pour la sécurité des Français économiser sur ce coût 6,4 milliards d’euros en 5 ans. Soit, au total, un coût supplémentaire net de 1,2 milliard sur 5 ans"  (cela signifierait augmenter le budget de la sécurité de 7% par rapport à celui de 2012).

  • Immigration

Le Front National prévoit de ramener de 200 000 à 10 000 l’immigration légale. D’après Malik Salemkour, vice-président de la Ligue des droits de l’homme : "Réduire l’immigration régulière à 10 000 est simplement irréaliste" et, par ailleurs, "dans les pays où l’on stoppe la délivrance de visas, l’immigration clandestines et les trafics augmentent."

La candidate fait ensuite une affirmation très discutable "le gain sur 5 ans a été chiffré à 40,8 milliards d’euros." Plus tard sur BFM TV, elle précise même que ce chiffrage est "sous-estimé" et affirme qu’en réalité selon les études l’immigration va de 35 à 70 milliards de coût.

Cette affirmation est fausse étant donné qu’il existe un désaccord sur les chiffres de l’immigration, selon ce qui est compté. La plupart des économistes concluent soit à un impact légèrement positif soit légèrement négatif. Le journal Capital a ainsi fait une étude en décembre 2010 qui conclue que l’immigration permet un gain net de 12 milliards d’euros par an pour la France. Les économistes de l’OCDE, estiment que l’immigration est nécessaire à la croissance et que "les difficultés économiques ne devraient pas servir d’argument pour imposer des barrières excessives à l’immigration". On pourrait citer de nombreux avis en faveur d’un impact positif de l’immigration sur l’économie et qui témoignent de la mauvaise foi de M. Le Pen lorsqu’elle affirme "sous-estimer" volontairement le coût "pour ne pas prêter le flan aux critiques".

Source: Capital.fr

  • Europe
Le projet de M. Le Pen est de parvenir au "désendettement" de la France par un "protectionnisme nationale" qui passe par une sortie de l’Union Européenne et de sa monnaie. Ainsi, "progressivement, la France ramènera à zéro sa contribution nette au budget de l’Union européenne" pour un "gain sur 5 ans (de) 11,7 milliards d’euros." Il semble que M. Le Pen ne connaisse pas le montant de la contribution de la France au budget européen qui s’élève à 19,075 milliards d’euros rien que pour l’année 2011 (source: site officiel du budget de l’Europe). Avec plus de sérieux dans ses sources pour son chiffrage, elle aurait pu annoncer un gain théorique bien supérieur…
Le retour au franc aurait pour conséquence, selon ses chiffres, de déprécier la monnaie de l’ordre de 9,4% et entraînerait une surcharge de la dette de 108 milliards d’euros sur sept ans. Pour la plupart des économistes, ce chiffre est très optimisteSelon Jacques Sapir, directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), le franc se déprécierait de 20 voire 25%. L‘institut Montaigne (qui travaille en collaboration avec Les Echos) estime quitter la monnaie unique européenne aura 3 conséquences certaines:
  1. la dévaluation du change (20%)
  2. la hausse mécanique des taux d’intérêt
  3. la diminution des dépenses publiques et les hausses d’impôts (nécessaires pour compenser cette hausse des taux d’intérêt et l’accroissement de la dette sur les finances publiques).
La conséquence mécanique serait une aggravation de la dette "de 82 point de PIB à plus de 103 point de PIB". Si on considère notre PIB actuel, notre dette atteindrait 1989 milliards d’euros soit une augmentation de 301 milliards, rien que pour revenir au franc.
On pourrait arguer que cet institut fait "partie du système" mais mis à part l’estimation du pourcentage de dévaluation, les 2 autres conséquences sont mécaniques et peu contestables. D’autres conséquences ne sont en effet volontairement pas prises en compte comme la réaction des autres pays à notre changement de politique (désintégration de la zone Euro, potentielle guerre commerciale, redistribution de la richesse entre secteurs d’activité et restructuration de certains d’entre eux, coûts de transitions, etc.). Selon l’Institut, "les émissions de l’État français pourraient susciter la défiance des marchés financiers et l’État français pourrait ne plus pouvoir emprunter".
Enfin, sa nouvelle politique anti-européenne permettrait un gain de 87,6 milliards d’euros. En plus de ces 2 principales mesures, le FN veut arrêter "les coûteux plans de renflouement à répétition des pays victimes de l’euro, tout en stimulant une économie étouffée". La précision du chiffre peut étonner car personne (quelque soit ses convictions politiques) ne peut connaître les conséquences exactes d’un tel changement de politique.
  • Pouvoir d’achat
La députée européenne prévoit "très rapidement après l’élection une exonération de 200 euros sur les charges sociales pour tous les salaires inférieurs à 1,4 fois le SMIC". Elle serait financée par "la création d’une Contribution sociale sur l’importation, d’un montant de 3%, sur l’ensemble des biens et des services importés" et qui rapporterait 74 milliards d’euros. Selon l’institut de l’entreprise (proche du patronat), les bénéfices attendus par cette mesure ne dépasseraient pas "20,4 milliards d’euros brut chaque année"et cette exonération de 200 euros ne toucherait qu’entre 8 et 8,5 millions de personnes en France. Le think tank de gauche, Terra Nova, chiffre pour sa part cette mesure à 21 milliards d’euros.

Au passage, elle critique la TVA sociale qu’elle appelle "TVA patronale" qui selon elle "plombera durablement le pouvoir d’achat en augmentant la TVA de 15 à 20 %". Une nouvelle fois les chiffres sont faux, étant donné que le taux normal de TVA actuel est déjà de 19,6% et que les mesures pour la TVA sociale ne sont pas encore connues (sachant qu’il est évoqué une augmentation de 3 à 4 points et non 5).

Au final, M. Le Pen propose d’augmenter le budget de l’Etat consacré au pouvoir d’achat de 64,6 milliards d’euros entre 2012 et 2017. Au vu de la fiabilité des précédents calculs, on peut s’interroger sur la crédibilité de ce chiffre annoncé à la virgule prêt…

VERDICT
Afin d’éviter toute critique possible, la candidate a prévenu: "j’entends déjà la horde d’économistes et d’experts, vous savez les experts patentés du système, qui n’ont d’ailleurs jamais prévu la crise et contrairement aux miens d’experts, et contrairement à ceux que je consulte, venir m’expliquer que ce plan de désendettement est impossible, absurde, isolationniste, fou." Il est vrai qu’on ne peut prédire avec certitude l’évolution de l’économie si la France sortait de l’Union européenne. Pourtant, elle se le permet en donnant des chiffres précis, à la virgule prêt. Par ailleurs, ses arguments pourraient être pris au sérieux sur les conséquences de la sortie de l’euro si les chiffres avancés (comme dans les autres domaines) n’étaient pas trop souvent dénués de fondement, ne serait-ce qu’en prenant la peine de se baser sur des chiffres connus (comme celui de la contribution de la France au budget de l’Europe). Les efforts de communication sont là pour donner l’image d’un parti aux propositions économiques crédibles mais, lors de cette conférence du 12 janvier, les faits ne vont pas dans ce sens là.

 

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