A 101 jours du 1er tour de l’élection présidentielle 2012, M. Le Pen, candidate du Front National (FN), a présenté un chiffrage détaillé de son projet. Cet exercice aurait pu apporter de la crédibilité à ses propositions seulement si les chiffres avancés reposaient sur une estimation sérieuse. Or, pour la plupart, ils n’ont pas fondement, soit par simple déformation partisane soit parce que les conséquences de certaines mesures sont incalculables.
Nous aurons l’occasion au cours de cette campagne décrypter plus en détail ses propositions (de la même manière que nous le ferons pour les autres candidats), mais commençons par les principaux chiffres avancés par la présidente du FN lors de sa conférence de presse du 12 janvier 2012 (vidéo ci-dessous).
- Justice
La candidate affirme que "notre justice est dans un état lamentable, sous financée par rapport à nos voisins européens" et "revendique" en faire une "priorité politique". En effet, la France consacre un budget pour la Justice bien inférieur à ses voisins (elle est classée 37e sur 43 en Europe comme l’explique cet article sur ce site). Cependant, "revaloriser" le budget de 8,5 milliards d’euros sur 5 ans reviendrait à augmenter le budget actuel d’1,7 milliards par an soit 23% d’augmentation (7,42 milliards son prévus dans la loi de finances pour 2O12). Il ne s’agit donc pas d’un effort massif "inédit" en faveur de la justice, puisqu’à titre de comparaison, son budget en France a augmenté de 18,6% depuis 5 ans et de 33% entre 2002 et 2007, et qu’en moyenne dans l’ensemble des pays européens, il augmente de 27,7% tous les 2 ans (source: CEPEJ)
Selon elle, "il manque 40 000 places de prison": c’est FAUX si l’on regarde les derniers chiffres de l’administration pénitentiaire. Au 1er décembre 2011, il y avait 65 262 détenus pour 57 255 places de prison, soit 8 000 places manquantes. Sachant qu’il s’agit du nombre record de détenus en France sous la Ve république (source: administration pénitentiaire), soit le chiffre avancé par M. Le Pen ne repose sur aucun fondement, soit elle sous-entend qu’elle aura besoin de 40 000 places supplémentaires pour un politique plus répressive.
- Sécurité
Elle déplore ensuite 3000 policiers et gendarmes en moins chaque année depuis 2007. C’est FAUX bien que ce nombre soit effectivement en baisse. Selon les rapports du Sénat pour les projet de loi de finances, les effectifs de la police nationale sont passés de 149 818 équivalent temps plein travaillés (ETPT) en 2007 à 143 714 en 2012 et ceux de la gendarmerie de 102 101 ETPT en 2007 à 95 883 en 2012. Au total, on dénombre 12 322 ETPT en moins soit en moyenne depuis 2007 environ 2464 policiers et gendarmes en moins chaque année (hors transfert de charge). La différence n’est pas énorme, mais on peut se demander pourquoi elle ne dit pas tout simplement le chiffre de 2500, qui aurait le mérite d’être plus sérieux.
Par ailleurs, elle déclare que "le rapport Bichot avait chiffré en 2009 le coût de l’insécurité à 115 milliards d’euros par an". Le chiffre est VRAI (sauf pour l’année), mais la démonstration qui suit dans son discours semble plus incantatoire que basée sur une réalité: "Je compte grâce aux réformes volontaristes que je mettrai en œuvre pour la sécurité des Français économiser sur ce coût 6,4 milliards d’euros en 5 ans. Soit, au total, un coût supplémentaire net de 1,2 milliard sur 5 ans" (cela signifierait augmenter le budget de la sécurité de 7% par rapport à celui de 2012).
- Immigration
Le Front National prévoit de ramener de 200 000 à 10 000 l’immigration légale. D’après Malik Salemkour, vice-président de la Ligue des droits de l’homme : "Réduire l’immigration régulière à 10 000 est simplement irréaliste" et, par ailleurs, "dans les pays où l’on stoppe la délivrance de visas, l’immigration clandestines et les trafics augmentent."
La candidate fait ensuite une affirmation très discutable "le gain sur 5 ans a été chiffré à 40,8 milliards d’euros." Plus tard sur BFM TV, elle précise même que ce chiffrage est "sous-estimé" et affirme qu’en réalité selon les études l’immigration va de 35 à 70 milliards de coût.
Cette affirmation est fausse étant donné qu’il existe un désaccord sur les chiffres de l’immigration, selon ce qui est compté. La plupart des économistes concluent soit à un impact légèrement positif soit légèrement négatif. Le journal Capital a ainsi fait une étude en décembre 2010 qui conclue que l’immigration permet un gain net de 12 milliards d’euros par an pour la France. Les économistes de l’OCDE, estiment que l’immigration est nécessaire à la croissance et que "les difficultés économiques ne devraient pas servir d’argument pour imposer des barrières excessives à l’immigration". On pourrait citer de nombreux avis en faveur d’un impact positif de l’immigration sur l’économie et qui témoignent de la mauvaise foi de M. Le Pen lorsqu’elle affirme "sous-estimer" volontairement le coût "pour ne pas prêter le flan aux critiques".
- Europe
- la dévaluation du change (20%)
- la hausse mécanique des taux d’intérêt
- la diminution des dépenses publiques et les hausses d’impôts (nécessaires pour compenser cette hausse des taux d’intérêt et l’accroissement de la dette sur les finances publiques).
- Pouvoir d’achat
Au passage, elle critique la TVA sociale qu’elle appelle "TVA patronale" qui selon elle "plombera durablement le pouvoir d’achat en augmentant la TVA de 15 à 20 %". Une nouvelle fois les chiffres sont faux, étant donné que le taux normal de TVA actuel est déjà de 19,6% et que les mesures pour la TVA sociale ne sont pas encore connues (sachant qu’il est évoqué une augmentation de 3 à 4 points et non 5).
Au final, M. Le Pen propose d’augmenter le budget de l’Etat consacré au pouvoir d’achat de 64,6 milliards d’euros entre 2012 et 2017. Au vu de la fiabilité des précédents calculs, on peut s’interroger sur la crédibilité de ce chiffre annoncé à la virgule prêt…
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