Les représentants politiques de gauche et de droite utilisent souvent l’argument du passé pour discréditer leur adversaire. Classiquement, la gauche serait, par exemple, plus dépensière et la droite aimerait plus les riches. Ainsi, un candidat de gauche ne pourrait tenir une promesse de réduction de la dépense publique car son parti aurait toujours fait l’inverse une fois arrivé au pouvoir. En dehors des limites que l’ont peut opposer à un tel raisonnement, cette affirmation est-elle vraie?
LES MOTS
En conclusion de son débat avec L. Fabius dans l’émission "Des paroles et des actes" le 6 mars 2012 sur France 2, N. Sarkozy a bien illustré cette "technique" politicienne. Pour démontrer que F. Hollande n’améliorera pas les finances de la France, il a affirmé en parlant de la gauche:
"Vous êtes drogués à la dépense publique" puis "vous adorez dépenser un argent qui ne vous appartient pas, voilà la différence entre vous et nous"
LES FAITS
Pour mesurer correctement l’évolution de la dépense, il faut éliminer l’effet de l’inflation. En effet, 1 euro d’aujourd’hui n’est pas équivalent à 6,56 francs en 1981. Traditionnellement, on rapporte les finances d’un pays à sa production nationale annuelle de richesses, définie par le produit intérieur brut (PIB). Selon l’institut statistique Eurostat (clicker sur dataset en haut à droite pour plus de données), la dépense annuelle de l’ensemble des administrations publiques depuis 1981 a été en moyenne de 51,1% du PIB lorsque la gauche était au Gouvernement contre 53,9% avec la droite. Cette différence de 2,8% sur une année correspond environ à 55 milliards d’euros si on prend le PIB actuel. Même en retirant les années 2008-2010, en considérant qu’il s’agit d’une situation exceptionnelle, les dépenses restent plus élevées avec la droite (53,2% par an).
Des évolutions différentes en fonction des Gouvernements et des contextes économiques
La gauche serait-elle en réalité moins dépensière? Pas si simple… Si on regarde dans le détail, la dépense a le plus augmenté lors du premier mandat de F. Mitterrand (+5,9%), la droite l’ayant ensuite réduite lors de ses deux années de cohabitation. A l’inverse, elle a aussi le plus diminué avec un Gouvernement socialiste, entre 1997 et 2001 (-2,8%). Par ailleurs, il ne faut pas négliger l’impact des contextes économiques internationaux. Entre 1993 et 1996, la droite a dépensé en moyenne 54,5% du PIB par an pour l’ensemble de ses administrations soit 5,2% de plus que les Gouvernements de Gauche entre 1988 et 1992. Cependant, l’occident a connu une récession en 1992-93 qui justifiait d’augmenter la dépense et qui explique, au moins en partie, une telle différence.
La comparaison est aussi limitée par le fait que le PIB n’évolue pas exactement de manière similaire aux dépenses. L’autre solution pour corriger l’inflation est de réaliser une conversion en euros constants (à l’aide des calculs de l’INSEE). Ainsi, d’après les chiffres publiés par l’INSEE, la dépense cumulée en 15 ans de gauche est de 11 150 milliards d’euros 2011 contre 13 967,5 milliards avec la droite, soit une différence d’environ 2 800 milliards.
Cependant, force est de constater qu’avec ce mode de calcul, aucun Gouvernement n’a diminué le budget global de ses administrations depuis 1980. Ainsi, la dépense publique n’a jamais été aussi élevée que lors de ce mandat. Elle a le plus augmenté avec la droite entre 2002 et 2006 (+22,3 milliards d’euros 2011 par an) mais également connu la hausse la moins importante avec ce même camp politique entre 1986 et 1987 (+13,8 milliards par an) juste devant les années 1997-2001 (15,4 milliards par an).
Des évolutions différentes en fonction des administrations
Par ailleurs, ces dépenses englobent celles des administrations centrales (dont fait partie l’Etat) et de sécurité sociale, mais aussi celles des administrations locales (régions, départements, communes). Contrairement aux deux autres, ces dernières ne sont pas toutes dirigées par le même parti (elles sont majoritairement à gauche actuellement mais cela n’a pas toujours été le cas), et leurs dépenses ne sont qu’en partie imputables aux décisions du Gouvernement et du Parlement (en 2010, l’effort financier de l’État en faveur des collectivités territoriales a représenté 97 des 228,7 milliards d’euros dépensés). D’après les données de l’INSEE, elles ont d’ailleurs été plus importantes lorsque la droite était majoritaire à l’Assemblée Nationale (10,7% du PIB ou 183,1 milliards d’euros constants 2011 en moyenne annuelle contre 9,6% ou 133,1 milliards avec la gauche) notamment en raison de la décentralisation qui s’est accélérée en 2003 avec "l’Acte II" et qui a conduit à un transfert de compétences. Ceci n’explique toutefois qu’1,1 des 2,8 points de PIB de différence annuelle entre la gauche et la droite depuis 1981.
La gestion des administrations de sécurité sociale s’est en revanche traduit par des dépenses plus élevées avec les Gouvernements de droite (421,1 milliards d’euros constants 2011 en moyenne par an contre 325,5 milliards avec la gauche), de même que pour celles de l’Etat (390,8 milliards d’euros constants 2011 en moyenne par an contre 335,7 milliards avec la gauche).
VERDICT
Le vieil adage selon lequel la gauche serait plus dépensière que la droite ne correspond donc pas à une réalité objective. Bien qu’il s’avère que la tendance soit plutôt inverse, faire un match gauche – droite se heurte a de nombreuses limites et n’a pas vraiment de sens. Il semble que la personne qui dirige l’exécutif, de même que le contexte économique, aient nettement plus d’importance sur le niveau de des dépenses que l’orientation politique du parti au pouvoir. On observe en effet que leur évolution à la hausse n’a pas été identique lors des deux mandats de F. Mitterrand et que les années Jospin restent la période où elles ont le plus baisser par rapport au PIB. L’argument du passé employé par N. Sarkozy n’est donc pas justifié par les chiffres de l’INSEE, et a pour conséquence de diminuer la qualité du débat démocratique. Cela permet d’éviter de parler de la situation actuelle tout en discréditant son principal adversaire sans prendre la peine de chercher d’éventuels arguments plus fondés.
A lire également:
- Sur le site: L’augmentation globale des impôts depuis 2007 est-elle due aux collectivités territoriales?
- Sur le site: La droite creuse-t-elle plus la dette que la gauche?
- Martine Aubry, Laurent Fabius et les vice-présidents d’agglomération: Sarkozy dit-il vrai? sur le blog Les Décodeurs
- La dépense publique en France comparée aux pays de l’Union Européenne sur le site de l’INSEE
- Les dépenses publiques depuis un siècle sur le site vie-publique.fr
- Rapport sur la dépense publique et son évolution, annexe du projet de loi de finances 2012
>> LES PROPOSITIONS des dix candidats à la Présidentielle 2012 en terme de dépense publique:
>> A voir également,
- Déficit public: infographie comparant les propositions chiffrées des candidats
- Dette publique: infographie comparant les propositions chiffrées des candidats
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