Les prises de position sur le nucléaire sont le plus souvent très tranchées et permettent rarement un débat serein. Les propos tenus par C. Lepage et N. Sarkozy sur la fermeture de Fessenheim en témoignent. A les écouter, cela serait soit de la folie de ne pas fermer la centrale nucléaire, soit une folie de la fermer… Difficile d’y voir clair entre ces deux discours! Pour sortir de ce débat passionné, quels arguments rationnels soutiennent chacune des deux solutions envisagées?
LES MOTS
Jeudi 9 février 2012, N. Sarkozy a visité la centrale nucléaire de Fessenheim en Alsace. Il estime que "c’est une folie" de vouloir la fermer car "elle marche, ça donne du boulot, ça fonctionne et on en a besoin" >> voir la vidéo
"Si Fessenheim avait été insecure, je l’aurais fermée. Fessenheim est secure, on la laissera ouverte", a-t-il par ailleurs déclaré en franglais. Enfin, il a avancé l’argument du coût de la fermeture qui selon lui serait, par exemple, de 400 millions d’euros supplémentaires pour acheter la quantité équivalente d’électricité sur le marché européen et 700 millions par an si l’électricité de substitution était d’origine éolienne.
(voir la vidéo à partir de 03:14)
Invitée au micro de RTL le lendemain, C. Lepage, candidate à l’élection présidentielle, a répondu qu’elle "pense que c’est une folie de continuer Fessenheim." Elle considère qu’il y a "un réel danger" car c’est "une centrale ancienne (…) qui n’a qu’une seule enceinte de confinement (…) et qui est soumise au double risque de l’inondation et du tremblement de terre."
LES FAITS
Comme le rappelle C. Lepage, la question de la fermeture de la centrale de Fessenheim peut se distinguer du débat idéologique sur l’utilisation de l’énergie nucléaire en France. Mise en service il y a 35 ans, il est légitime de se demander s’il est encore sûr, rentable et utile de la faire fonctionner. Examinons les arguments en faveur de chacune des thèses.
CONTRE la fermeture de Fessenheim
L’autorité de sûreté nucléaire (ASN) a pour rôle d’inspecter tous les dix ans chaque centrale nucléaire et d’évaluer les risques liés à son utilisation. Dans deux rapports (juillet 2011 puis janvier 2012), l’ASN considère qu’il est sûr de poursuivre son utilisation pour au moins 10 ans, soit 44 ans après sa mise en service, sous réserve de réaliser certains travaux de remise aux normes. Par ailleurs, d’autres centrales nucléaires sont utilisées plus de 40 ans dans d’autres pays sans incident notable (Etats-Unis, Suisse, Allemagne…).
Elle produit 10 milliards de kWh chaque année soit environ 2% de la production nationale en énergie nucléaire. S’en priver nécessiterait soit d’importer la quantité équivalente soit d’investir dans la construction d’une autre source d’énergie comme l’éolien terrestre. Or, le récent rapport de la Cour des Comptes (page 14) évalue le coût global de l’énergie nucléaire à 49,5€/MWh (sauf pour le futur EPR de Flammanville qui devrait atteindre entre 70 et 90€/MW/h), alors que les estimations les plus optimistes évaluent l’éolien à 60€/MWh. Par ailleurs, Fessenheim est la centrale nucléaire la moins chère de France quand on regarde son coût de construction initial rapporté à la puissance des réacteurs (1,07 M€(2010)/MW, page 8). Sachant que prolonger la durée de fonctionnement des centrales a un effet sur leur rentabilité (page 18), on peut donc considérer que ce serait "du gâchis d’arrêter nos réacteurs à 40 ans", comme l’a déclaré E. Besson. Au final, si on veut maintenir notre production nationale en électricité (déjà insuffisante en cas de vague de froid), les solutions alternatives à la fermeture de Fessenheim semblent plus coûteuses à court terme (hors coût des travaux nécessaires à la remise aux normes de sécurité demandés par l’ASN).
A l’aspect purement économique s’ajoute un problème social puisque la centrale emploie 700 salariés EDF et 200 prestataires permanents. Le coût social est indéniable car même en espérant que tous ces emplois puissent être maintenus par EDF, bon nombre d’entre eux devront déménager pour travailler sur un autre site.
POUR la fermeture de Fessenheim
Les risques ne seraient pas tous pris en compte dans le rapport du 4 juillet 2011 de l’ASN. Aucun renforcement des protections n’est demandé face au risque de rupture de la digue du grand canal d’Alsace dont le niveau d’eau est pourtant situé 9m au-dessus. Seul le risque lié à une crue est pris en compte alors le rapport hydrogéologique de G. Walter de juin 2011 considère que le risque de rupture, bien que faible, n’est pas nul et conduirait à submerger les "diguettes" entourant la centrale. EDF ne nie pas ces conclusions mais juge cette éventualité trop improbable pour engager de très coûteux travaux pour renforcer la digue sur des dizaines de kilomètres. "Mais l’Etat français a considéré que, tant que le risque n’était pas de zéro, il fallait tenir compte de la vulnérabilité de ce qui est derrière", conclue le rapport en se référant aux normes imposées aux collectivités pour les ouvrages hydrauliques. C’est pour cette raison que le Conseil régional de Franche-Comté, le Conseil général du Haut-Rhin, le conseil municipal de Strasbourg et celui de se communauté urbaine ont demandé la fermeture de la centrale. S’appuyant sur ces votes, C. Lepage a donc dit que si "c’est une folie" de fermer Fessenheim, cela veut dire que "beaucoup de gens sont fous alors."
En plus du risque d’inondation, la centrale nucléaire a été construite dans une zone à risque sismique. C’est pourquoi, suite à la catastrophe de Fukushima, l’ASN demande un renforcement du radier de protection - la dalle en béton située sous le réacteur - qui ne fait que 1,5 mètres d’épaisseur. Le Pr. Thierrry de Larochelambert, chercheur universitaire en Énergétique, juge les travaux demandés insuffisants car même les 8 mètres d’épaisseur du radier de Fukushima auraient été percés par les magmas radioactifs (ils fondent à 2500°C alors que le béton fond à 800°C). Le risque écologique est d’autant plus important à Fessenheim que les réacteurs sont construits sur la plus grande nappe phréatique en Occident. Si le radier était percé, "le Rhin serait contaminé, jusqu’à Rotterdam" selon une source gouvernementale.
Concernant les coûts économiques liés au maintien de la centrale, il faut aussi prendre en compte ceux liés au travaux supplémentaires de renforcement des normes de sécurité demandés par l’ASN. Leur budget n’est pas encore connu mais devrait être de l’ordre de plusieurs centaines de millions d’euros (15 à 200 millions d’euros pour le radier et plusieurs millions pour installer des refroidissements de secours). Ils s’ajoutent au 200 millions d’euros annuels liés aux dépenses d’entretien, soit 2 milliards si on maintient le site de Fessenheim dix ans de plus. Sa fermeture permettrait donc d’économiser ces dépenses, qui doivent être comparées au coût encore inconnu de son démantèlement. La Cour des Comptes évalue (page 113) à 31,9 milliards d’euros les charges pour l’ensemble de 58 réacteurs, soit 550 millions pour le démantèlement d’une centrale en moyenne. Etant donné qu’elles n’utilisent pas toutes la même technologie, ce coût est cependant variable, et faute de précédent ni d’étude spécifique du cas de Fessenheim, il reste en réalité inconnu. Comme le réclame la ministre de l’écologie, Nathalie Kosciusko-Morizet, un "audit" exact paraît nécessaire.
Enfin, concernant le devenir des salariés de Fessenheim, les élus locaux socialistes estiment qu’il serait possible de conserver ces emplois au sein d’EDF puisque la fermeture ne se ferait pas de manière "sèche", que le démantèlement occupera des emplois, et que le développement d’énergies alternatives pourrait même générer des embauches. Ce serait d’ailleurs l’occasion de mieux évaluer les conséquences d’une telle décision, et d’initier la conversion de notre énergie vers d’autres solutions.
VERDICT
On ne peut qualifier de "folie" toute décision concernant la centrale nucléaire de Fessenheim sans fermer la porte à un débat légitime et à l’ensemble des arguments en faveur de chacun des choix possibles. L’aspect économique et social est important et on peut regretter qu’aucun audit spécifique à cette centrale n’ait été réalisé. Même si le coût du maintien (avec les investissements liés au renforcement nécessaire de sa sécurité) semble moindre, il serait utile d’avoir une comparaison précise et objective à celui de son démantèlement et de son remplacement par une production d’énergie alternative.
Cependant, la question déterminante est sûrement celle des risques, et plus encore de savoir à quel niveau on met le "curseur." Sans remettre en cause la valeur de l’avis de l’autorité de sûreté nucléaire, il est clair que le risque "zéro" est par définition impossible, Fukushima nous l’ayant malheureusement rappelé en août 2011. Dans le cas de Fessenheim l’éventualité d’une rupture de la digue du grand canal d’Alsace ne peut être exclue totalement, de même que le risque sismique. La probabilité de ces risques est-elle plus grande que celles qu’on accepte pour les autres centrales? Les probables avantages économiques du maintien de Fessenheim justifient-ils de les accepter? Sans être folle, la réponse à ces questions relève d’un choix politique, et donc démocratique.
PROPOSITIONS DES CANDIDATS (clicker sur le nom du candidat pour voir sa position)
Les candidats CONTRE sa fermeture: Cheminade, Bayrou et Sarkozy
Les candidats POUR sa fermeture: Dupont-Aignan, Hollande, Joly, Mélenchon et Poutou.
Les candidats POUR sa fermeture mais qui veulent un référendum sur le nucléaire en général: Dupont-Aignan, Mélenchon
Les candidats qui ne se sont pas prononcés sur Fessenheim:
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