Affaire Bernard Tapie – Crédit Lyonnais: où en est-on?


Bernard Tapie, le 9 décembre 2010 à Paris. AFP / BERTRAND LANGLOIS

Le 11 juillet 2008, un tribunal arbitral a condamné le Crédit Lyonnais à verser 395 millions d’euros à Bernard Tapie dans le cadre d’une procédure qui les opposait depuis 13 ans. Cette affaire a fait l’objet d’une polémique parce qu’il aurait ainsi reçu de l’argent public dans le cadre d’une procédure de compromis qui ne se serait pas légale. Que sait-on des faits et des actions judiciaires encore en cours?

Rappel des faits

Le 15 février 1993, B. Tapie, alors Ministre de la Ville, charge le Crédit lyonnais de vendre le groupe allemand Adidas pour 315,5 millions d’euros (2 milliards de francs à l’époque) à un groupe d’investisseurs emmenés par Robert Louis-Dreyfus. Le 26 décembre 1994, la vente est effective, avec entre temps une plus-value de 396 millions d’euros qui aurait bénéficié directement à la banque (publique, à l’époque). Le 4 juillet 1995, B. Tapie décide de porter plainte contre le Crédit Lyonnais, s’estimant lésé. Il réclame 295 millions d’euros au Consortium de réalisation (CDR), l’organisme public qui gère le passif de la banque après sa quasi-faillite en 1994.

Le Tribunal de Commerce de Paris, puis la Cour d’appel, condamnent le CDR à payer B. Tapie (135 millions d’euros en appel). L’Etat saisit alors la Cour de Cassation le 9 octobre 2006, qui casse le jugement, en faveur du CDR. Cependant, ce dernier décide d’ouvrir des négociations directes avec B. Tapie afin de trouver un compromis par l’intermédiaire d’un tribunal arbitral. En clair, la procédure judiciaire classique est stoppée, alors que le jugement de la Cour de Cassation donnait un avantage à l’Etat.

Formé de trois personnalités (Pierre Mazeaud, ancien président du Conseil constitutionnel, Jean-Denis Bredin, avocat, et Pierre Estoup, magistrat ) le tribunal arbitral a condamné en juillet 2008 le CDR à verser 285 millions d’euros à B. Tapie, auxquels s’ajoutent environ 111 millions d’euros d’intérêts sur la dette. Ce jugement a été accepté par les 2 parties, conduisant donc l’Etat à payer au total 395 millions d’euros. C. Lagarde, alors en charge du Ministère de l’Economie (qui contrôle donc le CDR), a tenu minimiser la perte pour l’Etat en estimant qu’il allait récupérer 45 millions d’euros sur les impôts que B. Tapie se serait engagé par écrit à payer. Au final, il ne devrait lui rester "que" 20 à 40 millions après déductions des sommes dues à l’Etat et à ses créanciers (40 millions d’après les calculs du Canard Enchaîné, édition du 23 juillet 2008).

Une République irréprochable?

Une polémique a rapidement été lancée par F. Bayrou, notamment, et reprise par le Parti Socialiste (PS) concernant la décision arbitrale. "On a voulu mettre en place des arbitres lourdement dédommagés pour éviter la décision de justice dont on savait qu’elle serait défavorable (à M. Tapie)", a affirmé M. Bayrou. Quels éléments peuvent en effet faire douter du caractère irréprochable de cette procédure?

  • Selon Jean-Louis Nadal, procureur général auprès de la Cour de Cassation, ce type de règlement à l’amiable n’est pas adapté à ce genre d’affaire: un "tribunal arbitral" est parfois constitué dans les affaires privées pour régler de grands litiges internationaux, mais pas pour une affaire d’ordre publique, et encore moins quand la justice ordinaire a été choisie dans un premier temps.
  • Cette procédure est illégale puisqu’elle enfreint l’article 2060 du Code Civil qui interdit le recours à un tribunal arbitral (ou tout type de compromis) lorsque le litige concerne un établissement public. Or, le CDR est entièrement financé par l’Établissement public de financement et de restructuration (EPFR). Ceci a d’ailleurs été indirectement confirmé par le jugement du tribunal correctionnel de Paris le 3 décembre 2011, qui a condamné B. Tapie à verser 34 000 euros de dommages et intérêts à Thomas Clay, titulaire de la chaire d’arbitrage, et qui avait été auditionné comme expert par la Commission des finances sur le sujet. Ce dernier était poursuivi par B. Tapie pour avoir qualifié d’"illégal" l’arbitrage dans l’affaire Adidas dans une interview au Nouvel Observateur.
  • Les trois arbitres de ce tribunal ont été nommés directement par Bercy, comme l’a confirmé à l’AFP Stéphane Richard, alors directeur de cabinet de C. Lagarde. Ils ont été rémunérées à hauteur de 300 000 euros chacun (presque un millions d’euros au total) au titre d’honoraires.
  • En dehors d’une volonté de régler plus rapidement cette affaire (pour économiser certains frais de procédure), on ne voit pas quel intérêt l’Etat avait à sortir de la procédure judiciaire classique, comme le souligne la commission d’enquête parlementaire. La décision de la Cour de Cassation leur permettait d’espérer avoir gain de cause, alors que celle du tribunal arbitral les a condamné à payer 3 fois plus que lors du jugement en appel. Il est, par ailleurs, étonnant qu’un recours en révision n’ait pas ensuite été demandé.
  • D’après un rapport de la Cour des comptesle Gouvernement savait que cette procédure était illégale mais à quand même choisi d’agir ainsi. Selon Thomas Clay, le rapport montre qu’il "savait au moment où il a refusé d’attaquer la sentence, ce qui est bien plus grave encore puisqu’il avait là sans doute le moyen de faire annuler la sentence le condamnant. En laissant passer les délais de recours, il s’est volontairement laissé condamner."
Des faits impliquent-ils directement N. Sarkozy? 
Des accusations visent N. Sarkozy mais rien ne prouve qu’il soit intervenu. En revanche, deux de ses proches ont géré directement le dossier: Stéphane Richard depuis Bercy (il est ensuite devenu président de France Télécom) et François Pérol, qui a reçu B. Tapie à l’Elysée en tant que secrétaire général adjoint (il a ensuite été nommé à la tête de la BPCE, l’organe central commun aux Caisses d’Epargne et aux Banques Populaires). Le seul mobile avancé par certains est que N. Sarkozy aurait voulu remercier B. Tapie de l’avoir soutenu lors de la campagne présidentielle de 2007. Le montant de l’indemnité se devait d’être aussi élevé pour qu’il puisse rembourser ses dettes auprès de ses créanciers.
En tout état de cause, en se basant sur les seuls faits connus, on ne pourrait faire qu’un seul reproche à N. Sarkozy: il n’est pas intervenu contre la volonté de son Ministre de passer par une douteuse procédure arbitrale et n’a pas demandé de recours alors que cela impliquait une importante perte d’argent pour l’Etat (pour avoir un ordre de grandeur, cette somme équivaut aux montants alloués au dernier plan pour l’emploi annoncé le 18 janvier 2012). Cette attitude va donc  à l’encontre de ce qu’il promettait dans son projet présidentiel de 2007:
"L’honnêteté et l’impartialité de l’État sont à mes yeux des valeurs absolues. Je veux que vous ayez totalement confiance dans vos élus, dans votre démocratie, car c’est la force des grandes nations."

 

Aujourd’hui, ou en est-on?
A notre connaissance, deux actions judiciaires sont en cours. La première concerne C. Lagarde, qui fait l’objet d’une enquête de la Cour de justice de la République (CJR) depuis la 4 août 2011. Le procureur général de la Cour de Cassation lui reproche notamment d’avoir eu connaissance de la partialité de certains juges arbitres et de ne pas avoir exercé de recours alors que plusieurs experts l’y avaient encouragée. Si l’enquête démontrait ses tords, elle pourrait être condamnée pour abus de pouvoir à cinq ans de prison et 75 000 euros d’amende. Selon le parquet général, la procédure pourrait également mener à l’annulation de la sentence de juillet 2008.
La deuxième procédure a été lancée par trois députés PS début janvier 2012. Il s’agit d’une assignation au civil devant le tribunal de grande instance de Paris contre B. Tapie et son épouse dans le but de "clarifier les choses" et surtout d’annuler la sentence du tribunal arbitral de 2008. Ils basent notamment leur défense sur l’article 2060 du Code Civil qui n’a pas été respecté et ont d’ailleurs créé l’association Citoyens pour réunir ceux qui veulent protester avec eux.

 

Enfin, concernant les 395 millions d’euros perdus par l’Etat, il semblerait que M. Tapie ait trouvé le moyen de ne pas payer d’impôt dessus, d’après le Canard Enchaîné du 19/10/2011. En effet, la quasi-totalité de sa fortune était placée dans la société GBT. L’homme d’affaire a ensuite créé une holding belge (GBT holding) au capital de 20 000 euros le 20 octobre 2010 et aurait transféré une partie de sa fortune dans cette holding (215 millions le 24/12/10). Cela lui éviterait donc de payer des impôts en France, contrairement à ce qu’affirmait C. Lagarde. Il n’en paiera pas en Belgique non plus car les plus-values des entreprises n’y sont pas imposées.

 

Cette "affaire d’Etat" est indéniablement entachée de soupçons que les actions judiciaires en cours permettront peut-être de lever. En attendant d’en savoir plus, on peut émettre deux hypothèses: soit l’Etat a manqué de sérieux dans la gestion d’une affaire impliquant 400 millions d’euros, soit il y a eu un arrangement frauduleux entre Bernard Tapie et une ou plusieurs personnes dans les sommets de l’Etat. Devant la gravité de ces possibles fautes, et quelques soient les responsables présumés, N. Sarkozy n’a pas cherché publiquement à saisir la justice afin d’être le garant d’une République irréprochable.

 

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